CABINET D'EXPERTISE PHILIPPE RAVON
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Courbet - Auguin - Pradelles et la peinture de plein air  dans le Sud-Ouest.

Philippe Ravon in " Numéro spécial Peintres Aunis-Saintonge " (La Saintonge littéraire N°72 - Tous droits réservés)





----Le critique d’art d’origine saintaise, Jules Castagnary, ami et fidèle soutien de Gustave Courbet, exprimait en quelques lignes ce qui pourrait être une définition du naturalisme :

-----Le beau est dans la nature, et se rencontre dans la réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu’on l’y trouve, il appartient à l’art ou plutôt à l’artiste qui sait l’y voir. Dès que le beau est visible, il a en lui-même cette expression artistique. Mais l’artiste n’a pas le droit de modifier cette expression. Il ne peut y toucher qu’en risquant de la dénaturer, et par la suite de l’affaiblir. Le beau donné par la nature est supérieur à toutes les conventions de l’artiste.

----Castagnary incita l’artiste franc-comtois à venir en Saintonge; ce projet se réalisa en 1862, Courbet devait rester quinze jours, son séjour se prolongea près d’une année(1). Sur place devait se produire une alchimie créative entre une région, l’accueil très amical de son hôte et, ce qui nous intéresse principalement, une rencontre avec deux artistes locaux dont le destin allait être lié. Cette présence du grand maître doué d’une furieuse énergie, la collaboration et l’amitié qui se noua avec Louis-Augustin Auguin et Hippolyte Pradelles, les visites renouvelées de Corot, sont autant d’éléments qui allaient notablement modifier la perception du paysage et accélérer  la diffusion du  courant naturaliste dans le Sud-Ouest.

----La tradition déjà ancienne du voyage en Italie s’était amplifiée à la fin du XVIIIe siècle; les artistes étaient nombreux à peindre « sur le site » pour effectuer des relevés qui seraient utilisés plus tard dans de grandes compositions. Goûtant cette liberté de peindre en plein air, suivant les préceptes du tout nouveau traité de P. H. de Valenciennes publié en 1800 (2), ils se côtoyaient et se retrouvaient le soir dans des auberges où ils pouvaient comparer leurs travaux. Certains en rapportèrent une vision nouvelle du paysage qu’ils ne regardaient plus comme un simple décor, mais comme une scène à part entière possédant sa propre dramaturgie. Après l’Italie, la forêt de Fontainebleau et le village de Barbizon devinrent les lieux de prédilection  des artistes qui se retrouvaient  pour travailler dans un même esprit d’émulation.

----Louis Augustin Auguin, né à Rochefort en 1824, fut d’abord l’élève de son père qui exécuta les dessins illustrant l’ouvrage collectif de René-Primevère Lesson « La Saintonge illustrée » (3).
----Le jeune artiste participa en 1840 et 1841 à l’Exposition de la Société d’Agriculture des Sciences et des Arts de Rochefort, ses œuvres y furent remarquées et le maire fit voter en 1842 une aide de trois ans afin qu’il puisse étudier à Paris. De cette année 1842 date un portrait présumé de l’artiste réalisé par le Rochefortais Charles Thélot (1798 - 1853). On peut noter que L. A. Auguin, choisit de se faire représenter en pleine nature, assis au pied d’un arbre. (ill.1).

----Dans une correspondance de 1859, l’artiste écrit que sa consolation dans les moments de peine est « d’aller demander aux bois, aux prés, aux côteaux, leurs charmes mystérieux qui font oublier bien des déceptions ».

----À Paris, Auguin est inscrit aux cours du peintre paysagiste Jules Coignet qui avait longuement séjourné en Italie dans les années 1820 (4), s’adonnant à la peinture de plein air pour des paysages recomposés en atelier (on lui doit plusieurs ouvrages méthodologiques sur ce sujet). (ill. 2). Si Auguin suit assidûment l’enseignement de son professeur, il le juge cependant trop conventionnel. Il se rapproche alors de Corot qui accepte de lui prodiguer ses conseils. À l’exemple de ce nouveau maître qui avait séjourné en Italie de 1825 à 1828, il effectue de nombreux voyages en France afin de peindre « sur le site ». Une amitié fidèle est née et Auguin se présentera désormais comme élève de Coignet et de Corot.

----L’été, le jeune artiste revient  à Rochefort où il entretient  de bons rapports avec la municipalité à qui il a offert plusieurs tableaux; sa bourse est renouvelée pour une quatrième année.
----Au cours de son séjour parisien, Auguin a noué de nombreux liens avec les milieux artistiques, se liant notamment avec Français et Daubigny. Sa relation avec la famille Valpinçon, amis et collectionneurs d’Ingres, propriétaires  du château de Mesnil Hubert,  chez lesquels Degas fit de nombreux séjours à partir de 1860, nous est révélée par une étude de plante : Bardane, étude peinte au Château du Mesnil Hubert, Orne 1847. (ill. 3).


----À partir de 1846, Auguin est admis au Salon des Beaux-Arts et rencontre un tel succès qu’il peut désormais subvenir à ses besoins. Cependant, engagé dans les Clubs démocratiques parisiens, il doit quitter la capitale après le coup d’État de 1848, craignant d’être inquiété pour ses activités politiques.

----Revenu à Rochefort, il y donne des cours de dessin et de peinture et organise des expositions de tableaux anciens et modernes qui lui sont confiés grâce à ses relations parisiennes et locales. En 1855, il est autorisé à installer son atelier dans les locaux du musée. Ses ambitions sont alors principalement pédagogiques et il se consacre à l’enseignement jusqu’en 1860. Puis, lassé de cette activité d’atelier, il renoue avec la peinture de plein air sur les bords de la Charente, notamment à Port Berteau. À Saintes, il se lie d’amitié avec Etienne Baudry qui lui offre l’hospitalité pour quelques mois dans son château de Rochemont (situé à l’actuel emplacement du château Rouyer-Guillet). Il y rencontre de nombreuses personnalités d’origine saintongeaise, parmi lesquelles Jules Castagnary (déjà cité) et Théodore Duret, critique d’art qui allait devenir l’un des plus fervents défenseurs de l’Impressionnisme et particulièrement  d’Edouard Manet.


----En juin 1862, chez Etienne Baudry, Auguin retrouve Courbet qu’il avait probablement déjà rencontré à Paris. Après un séjour de quelques mois à Rochemont où il est reçu comme chez lui, le peintre d’Ornans, séduit par le charme de Port-Berteau, choisit de s’y établir à proximité du couple Auguin. (ill. 4).. L’arrivée  du grand maître est un événement, abondamment relaté par la presse locale, donnant lieu à de très importantes fêtes officielles orchestrées par Etienne Baudry, au cours desquelles l’artiste est porté en triomphe.

----La communion artistique qui règne autour des bords de Charente suscite une énergie créatrice  intense et communicative. (ill. 5 et 6, 7). De cette année 1862 datent le portrait  d’Auguin par Courbet - conservé au musée d’Ornans -ainsi qu’une peinture représentant Pradelles dans une barque. Ce séjour de Courbet est scrupuleusement relaté dans l’ouvrage de Roger Bonniot auquel on doit se référer pour pénétrer  dans l’intimité de ces artistes, décrite au quotidien. 

---- Hippolyte Pradelles (Strasbourg, 1824 - Bordeaux, 1912) était lui aussi un habitué de Port-Berteau  où il louait une maison aux beaux jours pour peindre en compagnie d’Auguin. Blessé à la guerre de Crimée, il avait été démobilisé à Saintes (puis réformé en 1855) où il  enseignait le dessin dans un atelier de la rue Eschasseriaux, plus tard transféré rue des Chanoines, ainsi que dans l’Établissement Secondaire des Frères Amouroux.

---- Corot vint se joindre au « groupe du Port-Berteau » et posa régulièrement  son chevalet dans cet atelier de plein air, participant à cette ambiance de création, de joutes amicales : Courbet n’essaya t-il pas de lui prouver qu’il pouvait peindre « un Corot » en quelques minutes…

---- Les quatre artistes conçurent le projet d’une exposition collective organisée au profit des pauvres : le 15 janvier 1863, à l’Hôtel de Ville, 48 Courbet, 9 Corot, 64 Auguin et 50 Pradelles sont présentés au public.

----Dans une lettre enthousiaste du 21 janvier 1863 (5), Auguin explique : « Nous venons d’organiser à Saintes une exposition de peinture se composant pour la plus grande partie d’œuvres produites dans l’année et reproduisant les sites des environs. Cette exposition a un cachet tout particulier, elle est locale, unique. La fête de la peinture a commencé à Saintes (…) Un musée peut sortir de l’œuvre actuelle, l’idée d’une Société des amis des arts paraît aussi pouvoir prendre parmi nous (…). Corot, Courbet, Pradelles qui sont venus peindre une partie du beau temps à ma maisonnette du Port Berteau, font, avec votre serviteur, tous les frais de l’exposition qui paraît colossale, s’adressant à quatre artistes seulement ». Un certain nombre de ces tableaux furent ensuite exposés au Salon de la Société des Amis des Arts de Bordeaux où ils obtinrent un grand succès.

---- Après cette année d’intense création, d’émulation artistique en compagnie de grands maîtres du moment, Auguin et Pradelles ne restèrent  pas en Saintonge; ils décidèrent de s’installer à Bordeaux, où Auguin était déjà connu grâce à ses envois réguliers aux Salons, et y ouvrirent  chacun un atelier.

-----Si Auguin jouissait d’une réelle renommée dans le Sud-Ouest, son éloignement de Paris fut un obstacle à l’élargissement de sa notoriété :

---- Dans une correspondance datée du 14 juin 1859 (6), il se plaint de l’accrochage de ses tableaux : « Au Salon de peinture, mon tableau placé aussi mal que possible au début de l’exposition ne l’a guère été mieux au revirement( ?) des toiles – il est si haut, me dit-on, qu’on ne le voit pas, ce paysage d’une gamme blonde eût gagné à être vu de moins loin. Sur trois tableaux que j’avais envoyés, celui-là seul a été admis bien que les deux autres lui soient (d’après ce que j’ai ressenti devant la nature) de beaucoup supérieurs. Malheureusement je vis loin de Paris où je ne puis aller que trop rarement, cet isolement est fatal et les rayons du soleil parisien ne me donnent pas leur douce chaleur (…) ».

---- En revanche, dès 1857, il expose régulièrement  au Salon de la Société des Amis des Arts de Bordeaux (152 œuvres y sont présentées jusqu’à sa mort)(7). Son succès est total, il reçoit honneurs et récompenses, vend ses œuvres à des prix dépassant ceux des plus grands maîtres du moment : Le « Ruisseau de la Rochecourbon », présenté au Salon de 1870 (8), est proposé à 4000 francs, alors que les toiles de Baudit et Chabry, autres paysagistes appréciés des Bordelais, ne dépassent pas 2000 francs, Corot 1500 francs, Courbet 450 francs, Boudin 350 francs.Dans le catalogue de cette même année, douze exposants sont d’ores et déjà présentés comme élèves d’Auguin (9) et de Pradelles (3). Les deux artistes, forts de leur expérience enrichie auprès de Courbet et de Corot, allaient prodiguer leurs conseils à un nombre étonnant d’élèves qui propageraient à leur tour cette culture de la peinture de plein air jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

----On peut constater qu’une recherche biographique sur un paysagiste du Sud-Ouest promet une forte probabilité de rencontrer un élève d’Auguin ou de Pradelles : Cabié, Sébilleau, Didier-Pouget, Antin, Darnet, Cantegril ,Dubost, Mesdames Molliet, Sprenger, Jacquelin, pour n’en citer que quelques-uns.

----Si la proximité avec Courbet et Corot influença Auguin, il sut néanmoins développer un style personnel. Il conservera un souvenir nostalgique de ces années de création en groupe, comme en témoignent ces quelques lignes datées de 1870 : « ce que j’ai cette année au Salon a été peint avec mon chevalet dans l’herbe, comme nous le faisions autrefois dans la Garenne de Bussac, d’heureuse mémoire… » (cf. R. Bonniot). Il reviendra peindre l’été en Charente, arpentant en tous sens la campagne, au point d’être pris pour un espion en 1870 . Il saura également apprécier les paysages du Bordelais puis ceux de la côte landaise où il entraînait  ses élèves.

----Jusqu’à ses derniers jours, son œuvre reste celle d’un paysagiste, sa quête de proximité avec la nature l’amenant à un cadrage toujours plus proche dans laquelle il cherche à résoudre l’équation linéaire entre une bande de plage, la mer et le ciel; de ces paysages, l’homme, observateur ébahi, est toujours absent. (ill. 8).

---- Par contre, la rencontre avec Courbet fut pour Pradelles une véritable révélation : « Un peintre de province à qui Courbet passant par hasard a ouvert les yeux un beau jour et qui, chose rare, se souvient encore du service rendu » écrit Castagnary, en présentation de l’artiste au Salon de 1868 (9). Pradelles a « subi » cette influence en toute connaissance de cause et il assimile immédiatement les leçons de son maître, notamment la peinture au couteau avec une façon particulière d’aplanir les couleurs claires. (ill. 9 et 10).

-----Les sous-bois de cette période peuvent être comparés à ceux de Courbet au point que la ressemblance est parfois troublante. Certains paysages, à l’instar du « Bord de Charente à Port Berteau », conservé au musée Dupuy-Mestreau de Saintes, est en tous points identique à une peinture de Courbet exécutées en 1862 (musée de Philadelphie).. La proximité entre les deux artistes à cette période est tout à fait évidente au regard des œuvres.

----Pradelles alliait  des qualités de peintre, de dessinateur, et d’aquarelliste. Son atelier était renommé et il sillonna l’Aquitaine. (ill. 11)., le pays Basque et le bassin d’Arcachon. Malgré une participation  régulière et abondante (184 œuvres exposées de 1862 à 1913) au Salon de Bordeaux, il demeure pourtant l’un des artistes les plus méconnus du siècle dernier et ses œuvres sont devenues rares. Elles sont présentes au  Musée Courbet à Ornans, dans les Musées de Saintes, Bordeaux, Rochefort, Strasbourg…

 

----La force d’Auguin et de Pradelles fut de faire accepter la peinture naturaliste issue des préceptes foncièrement avant-gardistes de Courbet, en l’offrant à un public qui n’était pas encore prêt à accepter la violence de certaines œuvres du grand maître.
----N’oublions pas qu’il n’était pas si simple d’imposer ces paysages exempts de personnages ou d’animaux alors que, parallèlement à leur art qui tendait à l’acèse, continuèrent à se décliner tard dans le siècle les troupeaux de moutons ou les oiseaux de basse-cour, vision réductrice et parodique de « l’ École de Barbizon ».
Le projet d’une exposition montrant l’influence de Courbet sur Auguin et Pradelles verra–t-il le jour ? La confrontation de leurs œuvres nous permettrait  sans aucun doute de passionnantes découvertes.

 

1. Roger Bonniot : Courbet en Saintonge. Éd. La Saintonge Littéraire, 1986
2.P.H de Valenciennes : Eléments de perspective pratique à l’usage des artistes. Paris 1800
3.La Saintonge illustrée : René Primevère Lesson, J. Glenisson,
P. Even, J.Daniel, F.Joanne, P.Gautret. Geste Editions 1999
4.Paysages d’Italie Catalogue d’exposition Grand-Palais 2001.
5.6. Correspondances d’Auguin Collection particulière
7.Dominique Dussol : Art  et Bourgeoisie. Éd. Le Festin, 1997.
8. Cat du Salon de la Société des Amis des Arts de Bordeaux 1870.
collection particulière.
9.Cécile Navara le Bihan : Hippolyte Pradelles, un peintre
en villégiature, in Le Festin, n°34.
10.J.R. Soubiran : Ambivalence du Paysage naturaliste français sous le second Empire, in Demeures et Châteaux, dec.1998
11. Avec l’aimable autorisation de la Galerie Stoppenbach. Londres.

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